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En cas de référendum sur l'Union européenne, le Frexit pourrait l'emporter - Infos Direct News Politique Terrorisme Finance
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Publié par Mickael Zhekoo

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Deux mois après le Brexit, Thomas Guénolé s'interroge sur la possibilité d'un référendum équivalent en France. Pour le politologue, un Frexit pourrait advenir car les perdants de la mondialisation sont majoritaires.

Thomas Guénolé est politologue et maître de conférences à Sciences Po, docteur en sciences politiques (Sciences Po - CEVIPOF). Il est l'auteur de Les jeunes de banlieue mangent-ils les enfants? (Édition le bord de l'eau, 2015) et publiera La mondialisation malheureuse chez First le 15 septembre 2016.

FIGAROVOX. - Deux mois après le vote des Britanniques en faveur d'un retrait du Royaume-Uni de l'Union européenne, que pensez-vous de l'hypothèse d'un Frexit?

Thomas GUENOLE. - Un sondage OpinionWay réalisé le 24 juin 2016 révélait que 52% des électeurs français souhaitent un référendum sur la sortie de la France de l'Union européenne. Aussi incroyable que cela puisse paraître, un référendum sur le Frexit serait probablement perdu par l'Europe. Comme au Royaume-Uni, le vote «Quitter» l'emporterait.

Pour le Brexit, la répartition des votes s'était faite entre gagnants et perdants de la mondialisation. Or, les mêmes causes produisant les mêmes effets.

Au lendemain du vote du Brexit, j'avais expliqué dans vos colonnes que la répartition des votes s'était faite entre gagnants et perdants de la mondialisation: les territoires profitant de la mondialisation, comme Londres ou l'Irlande, ont voté «Remain» ; les territoires laissés-pour-compte de la mondialisation, tels que les arrière-pays anglais désindustrialisés, ont voté «Leave». Depuis, l'économiste Nouriel Roubini a exprimé début juillet dans Les Echos la même analyse: il parle de «retour de bâton de la mondialisation» pour expliquer le Brexit.

Or, les mêmes causes produisant les mêmes effets, la clé de répartition des votes lors d'un référendum sur le Frexit serait vraisemblablement la même. Et puisque la population des territoires perdants de la mondialisation est plus nombreuse, en France comme outre-Manche, que la population des territoires gagnants, le référendum aboutirait vraisemblablement à la victoire du vote «Quitter».

Le sondage OpinionWay de fin juin 2016 annonce pourtant que 53% des électeurs français voteraient «Rester», contre seulement 31% pour «Quitter» et 16% d'indécis…

Quand ils examinent les sondages, la plupart des analystes et commentateurs politiques oublient cette donnée fondamentale: l'électorat dépolitisé, fluctuant, et qui décide son vote dans les toutes dernières semaines voire les tout derniers jours de la campagne, est considérable. Tous les instituts de sondage vous le confirmeront.

Au sein de cet électorat dépolitisé et fluctuant qui fixe son vote beaucoup plus tard que les autres, les perdants de la mondialisation sont dominants.

C'est la raison pour laquelle depuis plus de trente ans, pour toutes nos élections présidentielles sans exception, les instituts de sondage font état d'une «énorme surprise» - tel candidat qui s'effondre, tel candidat qui monte en flèche, etc. - quelque part entre fin décembre et début avril. Mais en réalité, ce n'est pas une «énorme surprise»: c'est juste la population électorale dépolitisée et fluctuante qui commence à se manifester dans les sondages! Du reste, 2017 ne fera probablement pas exception: quand cet électorat-là se mettra à fixer ses intentions de vote, les sondages s'en trouveront chamboulés.

Pour en revenir à l'Europe, nous avons d'ailleurs un superbe exemple de ce mécanisme de sociologie électorale: le référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen. En automne 2004, le sondage TNS Sofres de fin octobre - début novembre annonçait le triomphe du «Oui» avec 66% des voix. Début mars 2005, un sondage Ipsos donnait encore le «Oui» largement victorieux avec 60% des voix. On connaît la suite: les sondages se sont retournés fin mars 2005, jusqu'à la victoire confortable du «Non» avec 55% des voix.

Or, au sein de cet électorat dépolitisé et fluctuant qui fixe son vote beaucoup plus tard que les autres, les perdants de la mondialisation sont dominants: c'est une population nettement plus pauvre et nettement plus précaire que la moyenne. Donc, on peut raisonnablement estimer qu'en cas de référendum sur un Frexit, cet électorat basculerait massivement dans le camp «Quitter» peu avant le vote.

La peur des conséquences négatives d'une sortie de l'Union européenne n'empêcherait-elle pas une victoire du vote «Quitter»?

Jusqu'à juin dernier, j'aurais répondu par l'affirmative. Mais le Brexit change profondément la donne. Voyez-vous, depuis que les promesses faites pour obtenir le «Oui» au traité de Maastricht n'ont pas été tenues - l'Union européenne ne nous protège ni du chômage, ni des crises économiques, ni de la hausse des prix -, les partisans de la construction européenne pro-mondialisation ont pris l'habitude de défendre l'Europe grâce à une argumentation catastrophiste. Cela donne ce type d'arguments: «rejeter l'Union européenne c'est provoquer le retour des guerres», «rejeter l'Union européenne entraînerait un effondrement économique», «rejeter l'Union européenne nous isolerait dans le monde», etc.

Maintenant que le Royaume-Uni est en train d'effectivement sortir, les électeurs français vont pouvoir juger sur pièces si les catastrophes annoncées se produisent.

Or, maintenant que le Royaume-Uni est en train d'effectivement sortir, les électeurs français vont pouvoir juger sur pièces si les catastrophes annoncées se produisent. Et puisque manifestement le Brexit n'entraînera pour les Britanniques ni cataclysme économique, ni crise géopolitique majeure, l'efficacité de l'argumentation «rejeter l'Union européenne c'est provoquer l'Apocalypse» va vraisemblablement devenir nulle.

Par conséquent, s'il y avait un référendum sur le Frexit, agiter la peur du chaos ne fonctionnerait plus pour obtenir la victoire du vote «Rester».

D'ailleurs, dans le sondage OpinionWay que vous évoquiez, plus d'un Français sur deux déclare souhaiter qu'un référendum sur la sortie de la France de l'Union européenne soit organisé. Il me semble qu'on peut y voir la preuve d'une envie très puissante des électeurs que la question de notre participation à l'Europe soit remise sur la table et à nouveau débattue ; sans forcément avoir déjà eux-mêmes une opinion fermement arrêtée.

La peur des conséquences économiques négatives d'une sortie de l'euro ne suffirait-elle pas à empêcher la victoire du vote «Quitter»?

Les partis de gouvernement répondent au rejet de la construction européenne en proposant …davantage d'intégration européenne. C'est ubuesque.

Vous savez, techniquement, l'exemple de Monaco ou d'Andorre démontre qu'on peut utiliser l'euro sans être membre de l'Union européenne.

En France, que peuvent faire les partis de gouvernement s'ils veulent endiguer le rejet de l'Union européenne en France?

Ils peuvent jouer leur va-tout en décidant d'organiser ce référendum ; mais comme je vous le disais, vraisemblablement le vote «Quitter» gagnerait. Ils peuvent aussi faire la part du feu en faisant sortir la France de certaines coopérations européennes: l'espace Schengen, par exemple. Enfin et surtout, ils peuvent décider d'engager un rapport de force avec l'Allemagne, qui dicte actuellement son agenda politique à l'Europe.

La façon la plus claire et nette de le faire serait que la France sorte unilatéralement du Traité budgétaire européen de 2012, surnommé «traité Merkozy»: au motif qu'il rend obligatoire pour ses pays signataires de conduire des politiques budgétaires d'austérité, alors que ces politiques - nous le voyons en Grèce - aggravent le marasme économique au lieu de rétablir la prospérité.

Cela étant, rien n'indique que les partis de gouvernement prennent le chemin de l'une ou l'autre de ces mesures: au contraire, les uns et les autres répondent au rejet de la construction européenne pro-mondialisation en proposant …davantage d'intégration européenne pro-mondialisation. C'est ubuesque.

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Thomas Guénolé